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Moi, qui ne suis pas vraiment noire | Le colorisme

Mis à jour : nov. 8

Avec cet article, je vais parler de colorisme.

Déjà, mon correcteur orthographique ne connaît pas et souligne le mot en rouge.

Larousse ne connaît pas non plus.

Pas plus que Le Robert.

Ça pose les bases.


Colorisme

Définition (quand même)

À la différence du racisme, même s'il en est issu, le colorisme est une discrimination interne à une communauté. Elle différencie les individus selon la clarté de leurs peaux, une peau plus claire étant considérée comme «plus jolie».

Préjugés, ou traitement de faveur, auxquels sont confrontées les personnes d’une même race basée uniquement sur leur couleur de peau.


Colorisme, d'où viens-tu ?


Tu ne seras pas étonné·e si je te dis que cela remonte à la période de l'esclavage, où « il existait un classement des personnes noires en fonction de la couleur de peau. Plus on se rapprochait physiquement du blanc, plus on avait accès à des privilèges, comme l'accès au savoir. Les femmes claires, alors jugées belles et agréables, avaient le droit d'être dans la maison pour s'occuper des enfants »

(Marie-France Malonga, sociologue des médias et spécialiste des représentations sociales et médiatiques de minorités.)


Une classification qui, comme l'avait prédit l'esclavagiste William Lynch dans un discours de 1712, a laissé des traces dans les populations colonisées et les descendants d'esclaves (même encore aujourd'hui)

Extrait :


« Je fais ressortir un certain nombre de différences parmi les esclaves; il me suffit de reprendre ces différences, de les agrandir, de les exagérer. Puis je suscite la peur, la méfiance, l’envie, la méfiance en eux, afin de les contrôler; par exemple, prenez cette liste de différences: l’âge, la couleur, l’intelligence, la taille, le sexe, la superficie des plantations, l’attitude des propriétaires, le lieu d’habitation des esclaves (vallées, montagnes, l’est, l’ouest, le nord, le sud), le type de cheveux des esclaves (fins ou crépus), la taille des esclaves (grands de taille ou courts). Je vais ensuite vous donner une stratégie d’action pour mettre tous ces éléments ensemble; mais avant tout, j’aimerais vous dire que la méfiance, le manque de confiance en soi, est plus efficace que le respect ou l’admiration. L’esclave noir, après avoir reçu ce lavage de cerveau, perpétuera de lui-même et développera ces sentiments qui influenceront son comportement pendant des centaines voire des milliers d’années, sans que nous n’ayons plus besoin d’intervenir. Leur soumission à nous et à notre civilisation sera non seulement totale mais également profonde et durable. N’oubliez jamais que vous devez opposer les adultes et les noirs âgés aux plus jeunes, les noirs à peau foncée aux noirs à peau plus claire, la femme noire à l’homme noir. »


C'est ce qu'on appelle, diviser pour mieux régner.


Petites histoires de couleur


La discussion chelou avec ma mère

Un jour, en rentrant du lycée, je raconte ma journée à ma mère. Je lui dis que j'avais rencontré une personne qui m'avait demandée de quelle origine j'étais.

« Tu lui as répondu quoi ?

- Que ma mère est française et mon père, congolais.

- Tu aurais pu dire que tu venais de Martinique ou de Guadeloupe.

- Bah. Pourquoi ? demandais-je en riant.

- Oh, je sais pas. Parce que tu pourrais. »

Je fronce les sourcils d'incompréhension : « Quoi ? »


C'est l'histoire d'une meuf qui rentre dans un bar

Journée de travail. Arrive l'heure de l'apéro, on se rend dans un bar, histoire de boire un verre avec l'équipe. Le bar en question est tenue par une propriétaire noire à qui je passe commande. En me tendant mon verre, elle me dit :

« Tu es jolie. Tu as une belle peau.

- Merci », dis-je avec un sourire.

Mais sur le moment, je n'ai pas compris : imagine-toi bien que, ce jour-là, mon menton ressemblait à une calculatrice. Bon. J'ai pris le compliment quand même.

Le repas de famille

Cette histoire, je l'ai déjà racontée brièvement dans un précédent article, mais elle était à propos ici aussi.


Repas avec la famille de mon conjoint. L'arrière-cousine parle de ses cheveux devenus blancs. À son mari de répondre :

« Ça va, tu pourrais être noire ! dit-il en s'esclaffant. - Ah bon ? Merci pour moi, répondis-je.

- Non, mais toi, t'es pas vraiment noire. »



Au fil du temps, plus que de l'incompréhension, ces remarques ont suscité le malaise. Et c'est très récemment seulement que j'ai pu mettre un mot sur ces situations : le colorisme.

  • Dans le premier cas, se cache une légère honte. (Je rassure et calme tout le monde, je parle toujours avec ma mère et, je sais, elle m'aime.)

  • Dans les deuxième et troisième cas, on perçoit une validation.

  • Dans les trois cas, il y a l'envie de valoriser ma couleur de peau qui se rapproche suffisamment d'une peau blanche pour paraître exotique, acceptable ou enviable.

Souvent, dans ma famille, on me disait : « Tu es à moitié blanche aussi », et c'est vrai, oui. Mais ils oubliaient une chose.

Qu'importe comment ils me voyaient, mes cheveux, ma peau, mon nez me rangent dans la race noire. Je ne me plains pas, c'est un fait. Le choix ne m'appartient pas, la société qui décide pour moi.

Je suis noire. Et inconsciemment, on associe à ma couleur de peau toute la culture liée à elle dans l'imaginaire collectif.

Je suis noire, je sais forcément twerker. Je suis noire, je mange souvent du poulet. Je suis noire, je sais parler africain (pour rappel, "l'africain" n'est pas une langue).


Et encore, je me situe dans la partie du camaïeu de noir que la société accepte le mieux.

Essaie de te mettre à la place d'une personne à la peau très foncée.

«On te voit pas dans le noir, sauf si tu souris», «Charbon», «Il n'est même plus noir, il est bleu»... Ce sont des expressions qu'on entend souvent, et souvent prononcées par des personnes noires (merci Lynch), parfois blanches, sous couvert d'humour. On ne peut plus rien dire. Et ouais !


Le colorisme, est surtout une affaire de femmes


Je vais m'appuyer sur le milieu du spectacle et de la culture pour la suite, parce que je pense que c'est principalement par là que se forgent la culture populaire et les idées reçues.


As-tu déjà remarqué que les chanteuses les plus connues ont la peau claire ? Beyoncé, Rihanna, Alicia Keys, Nicki Minaj, Cardi B...

Je ne dis pas qu'il n'existe pas de chanteuse à la peau foncée. Je dis qu'elles sont plus rares et souvent, moins connues.


Idem pour les actrices.

Tu connais sûrement la série qui a révélé Will Smith, Le Prince de Bel-Air. Dans cette série, Janet Hubert qui incarnait Vivian Banks, a été rapidement remplacée par Daphne Reid, une actrice plus claire.


Aujourd'hui, on voit de plus en plus de castings noirs (dans les séries/films américains), notamment sur plateformes de streaming. C'est bien.

Mais note quand même : le taux de mélanine est toujours un facteur discriminant pour les femmes qui subissent de plein fouet les diktats liés aux canons beauté. Canons qui sont... blancs.



«Mais pourquoi ?», te diras-tu


Les séries/films avec un casting noir sont faits pour une audience noire, un marché relativement ouvert encore aujourd'hui.

+

On veut aussi garder une audience assez large. Donc, il faut que le casting soit aussi acceptable pour un public blanc.

+

Nous vivons dans une société où le regard dominant est celui des hommes blancs.

=

Pas trop foncée, les femmes, sivouplé.



Ce raisonnement est assez triste, en fait.

Choisir une actrice noire, qui soit quand même assez claire pour être acceptable auprès d'un public blanc, je trouve que c'est sous-estimer les personnes blanches, non ?

Je veux dire, si les personnes noires sont parfaitement capables de regarder une série/film avec un casting blanc, pourquoi l'inverse serait impossible ?


Peut-être plus triste encore, c'est l'effet que cette représentation de la "belle" femme noire peut avoir : discrimination des peaux foncées et favoritisme des peaux claires, baisse/perte de confiance en soi...


Savais-tu qu'il existait des produits éclaircissant pour les peaux noires ?! Non seulement cela montre à quel point tous ces canons de beauté peuvent être dévastateurs dans la construction et l'acceptation de soi, mais ils sont aussi dévastateurs pour la santé : irritations, brûlures, risque de cancer...

Qu'en est-il des hommes noirs ?


Bien que le colorisme touche en majorité les femmes, il ne faut pas penser que les stéréotypes ne concernent pas les hommes noirs.


Leurs corps échappent, à peu près, aux diktats de beauté occidentaux. Par contre, ils n'échappent pas au racisme. Et on se retrouve avec ce stéréotype : l'homme noir est fort, musclé, sauvage, voire bestial, et évidemment bien monté et bon au lit.


Le colorisme en France

Une représentation des personnes noires quasi inexistante


Contrairement au États-Unis, en France, la représentation des personnes noires est quasi inexistante.


En France, j'entends souvent "Je ne vois pas les couleurs".

Et c'est cette vision universaliste qui empêche un casting entièrement noir. Nous sommes une nation, et un casting noir serait perçu comme trop communautaire.

Mais ça n'empêche pas de réaliser des productions avec un casting entièrement blanc.



Je sais, tu te dis sans doute : « Mais bien sûr qu'il y a des noir·e·s dans les castings français ! »

Alors oui. Mais rarement dans le premier rôle.

Et souvent, ces artistes se retrouvent dans des rôles plein de clichés : la Mama qui crie après ses enfants, le/la jeune de banlieue, le/la dealer de drogue, le/la flic un peu abrupt, mais sympathique...


En France, la couleur de peau sert un but dans les films, il sert à montrer le choc des cultures. Mais je ne sais pas si c'est mieux.

«Notre présence dans les films français est encore trop souvent due à la nécessité incontournable ou anecdotique d'avoir un personnage noir»

Aïssa Maïga, actrice et co-autrice du livre Noire n'est pas mon métier



Les femmes et hommes noir·e·s sont sensuel·le·s, pas intelligent·e·s.


Tu remarqueras que les gens noirs sont souvent comparées à des animaux, avec bien sûr une connotation sexuelle :

  • étalon/lion pour les hommes

  • panthère/lionne/tigresse pour les femmes.

Une façon comme une autre de nous "remettre à notre place" : proche du règne animalier. Jamais intelligent·e·s.


Dans le documentaire "Corps noirs, regards blancs" diffusé le 14 octobre sur France 5, plusieurs artistes et intellectuel·le·s s'interrogent sur les origines d'un tel traitement et leurs conséquences sur le monde d'aujourd'hui.

Extrait :


D'ailleurs, je te conseille vraiment de le regarder, on y apprend un tas de faits historiques qui ont été mis sous le tapis.


Comment faire mieux ?


  • Je dirais qu'il faut justement ressortir les vieux dossiers honteux. Prendre le temps de bien la regarder en face, cette honte. Sinon, comment prendre conscience de la réalité ? comment se remettre en question ? comment en discuter ?

  • Représenter plus souvent des femmes à la peau foncée dans les pubs, les magazines...

  • Représenter plus souvent des personnages noirs à l'écran ou au théâtre, dans des rôles qui ne soient pas caricaturaux. En réalité, que ces artistes puissent jouer des rôles sans rapport avec leur couleur de peau, des rôles qui puissent être joués par n'importe quelle ethnie.

  • Faire plus des films historiques avec des personnages principaux noirs. Il y a tant de personnages historiques noirs qui mériteraient d'être mis en lumière. Quelques exemples :

- Sanite Belair

- Toussaint Louverture,

- La Mulâtresse Solitude

- Les soeurs Nardal (Jeanne et Paulette),

- Joseph, le modèle noir

- Habib Benglia

- Joséphine Baker

- ...


Enfin bref, rendre les personnes noires visibles sans caricature pour que l'imaginaire collectif change, que les préjugés disparaissent. Ça paraît évident comme ça, et pourtant...

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